Philippe Colignon

photosensible

Vosges secrètes

Texte de Benoît Duteurtre

On aime immédiatement les Vosges radieuses, celles qu’on découvre un matin de printemps ou dans la lumière givrée d’automne ; un de ces jours où le vert des conifères s’accorde au bleu du ciel avec une infinie douceur, où l’herbe rase de la prairie vous invite à vous allonger parmi les plantes parfumées ; où l’eau de la cascade rebondit en grelots ; où les dernières feuilles rousses flamboient avant de tomber. Cet enchantement vosgien vous séduit pour toujours. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu croient la région triste, humide et cafardeuse.

Au fil des ans, pourtant, j’ai appris à aimer les Vosges embrumées, mouillées, pourrissantes et lugubres. Plus difficile à apprivoiser, la féerie des jours pluvieux vaut bien celle des matins radieux. Et c’est là que nous convient les photographies de Philippe Colignon, dans le défilé de Straiture, vallée sauvage plus que toute autre, où les arbres géants s’accrochent aux éboulis rocheux, tout autour de la « Glacière » – dans une forêt où le soleil n’arrive jamais. Ce sont ces Vosges ingrates qu’il faut arpenter, n’importe quel jour, pour s’enchanter des vieux troncs décomposés, des bois morts aux formes animales et des torrents qui dévalent dans l’obscurité.

A quinze ans, je m’en allais sur les sentiers jusqu’à la clairière de Belbriette, vaste trouée sauvage au creux des montagnes, où subsistaient quelques pans de fermes en ruines. Assis sur la butte herbeuse qui surplombait ce monde perdu, j’admirais l’immense prairie gorgée d’eau, livrée à la faigne, aux oiseaux et aux créatures aquatiques. J’observais surtout, au fond de la clairière, ce bois de sapins noirs, sans aiguilles, morts sur pied dans une terre trop humide. Ces arbres pétrifiés demeuraient comme le spectre du temps, lointain, où les hommes entretenaient la contrée. Depuis, les rivières avaient quitté leur lit, les bois pourrissaient sur place et contribuaient à l’inquiétante beauté de ce monde végétal.

La montagne des jours ensoleillés nous transmet son bien être, sa volupté fusionnelle avec la forêt, l’air, l’eau, les sons et les fleurs. La montagne sombre et morose de novembre éveille davantage la rêverie avec ses tapis de mousse propices aux colonies de lutins, ses vapeurs et ses fumées où s’enfuient des créatures mystérieuses, ses trèfles monstrueux gorgés d’humidité le long des cascades. Tout cela prend des allures de planète lointaine, de planète forestière où l’on peut se perdre sans fin et rêver devant la nature. Voici les Vosges secrètes, si présentes et si vivantes dans ces clichés qui sentent bon l’humus, l’eau vive et la pomme de pin.


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